La Dormition de la Vierge selon l'Eglise Orthodoxe

La Dormition de la Vierge selon l'Eglise Orthodoxe

Le mot dormition indique une mort paisible avant la résurrection de Marie

L’Eglise orthodoxe fête la Dormition de la Mère de Dieu le 15 août (le 28, selon l’ancien calendrier utilisé par les églises de rite slavon).

 

Cette fête célèbre la mort et la montée au ciel de Marie, Mère de Jésus-Christ. Elle est analogue en cela à l’Assomption de l’Eglise catholique, bien que le terme "dormition" insiste plus sur la mort effective de la Mère de Dieu.

 

La dormition désigne en effet la fin de la vie terrestre, la mort, considérée comme un sommeil paisible précédent la résurrection, et notamment la mort bienheureuse des saints (par exemple la dormition de Sainte Anne) ; mais, pour la Mère de Dieu, il est question de sa résurrection corporelle.

 

La liturgie mariale s'est développée après le concile d'Ephèse

Historiquement, cette croyance prit son essor après la proclamation dogmatique du concile d’Ephèse (431), selon laquelle Marie est réellement la Theotokos (Mère de Dieu) pour avoir mis au monde le Verbe incarné, le Dieu fait chair. L’une des conséquences de cette proclamation fut le développement rapide des fêtes mariales en Orient et en Occident. L’origine de la fête de la Dormition est à rechercher dans une fête du début du 5e siècle, la Mémoire de la Theotokos, qui était célébrée à des dates diverses dans la chrétienté, mais le 15 août à Jérusalem.

 

Au 6e siècle, cette fête se transforme en fête de la mort ou de la "dormition" de Marie et, vers 600, l’Empereur byzantin Maurice l’étend à tout l’Empire et la fixe définitivement au 15 août . Dormition (Koimèsis) demeurera le nom de la fête en Orient (et Assomption, Analèpsis, en Occident).

 

La tradition des récits apocryphes

L’événement commémoré n’est pas d’origine biblique, mais est connu par diverses légendes anciennes qui circulaient sous forme de récits apocryphes, les Transitus Mariae (dont les plus anciens pourraient remonter au 3e siècle ) et relatant tous la mort de Marie à Jérusalem puis, pour certains, sa montée corporelle au ciel et sa résurrection.

 

Selon le Synaxaire du 15 août, qui reprend, pour l’essentiel de son texte, le Pseudo-Jean le Théologien et le Pseudo-Méliton (5e-7e siècle), la mort de Marie eut lieu à Jérusalem : La Mère de Dieu apprend d’un ange envoyé par le Seigneur que son trépas est proche et qu’elle va partir pour la vie éternelle.

 

La Toute-Sainte reçoit alors la visite des douze apôtres et de Paul amenés des extrémités de la terre sur les nuées, tous représentant l’Eglise du ciel et de la terre, pour l’assister dans ses derniers moments.

 

Elle meurt paisiblement, puis ils voient apparaître le Seigneur Jésus, accompagné d’une multitude d’anges, qui reçoit dans ses mains l’âme de sa Mère.

 

Les apôtres portent alors le corps de Marie sur une litière jusqu’à Gethsémani et la déposent dans le tombeau. Après trois jours (et pour Thomas toujours en retard), le tombeau est rouvert et trouvé vide, témoignage du transfert au ciel du corps de la Mère de Dieu et de sa réunion à son âme auprès de son Fils (résumé du Synaxaire).

 

Ces textes vont pénétrer dans la liturgie de la fête. Pourtant, l’évènement de la mort de la Mère de Dieu ne se trouve pas dans le Nouveau Testament et ces récits sont légendaires, mais on ne peut exclure a priori qu’ils remontent à une tradition orale primitive sur une fin glorieuse de Marie.

 

Le fait étonnant de l'absence de reliques corporelles

Ils ne constituent cependant pas la raison principale de la croyance en la destinée de la Vierge après sa mort, car il faut également noter qu’il n’a jamais existé aucune reliques corporelles de Marie (à la différence des martyrs et des saints).


Les réflexions théologiques

Ce sont les Pères et les orateurs byzantins qui vont établir le sens théologique de la mort de Marie et exprimer la foi de l’Eglise. C’est à la fin du 4e siècle que se pose la question de sa destinée finale par les Pères et les homélistes.

 

En 377, Saint Epiphane de Chypre, devant l’incertitude de l’Ecriture, déclare son ignorance à ce sujet .

 

L’un des premiers efforts de réflexion théologique est dû à l’évêque palestinien Théoteknos de Livias (7e siècle). Utilisant avec discrétion les apocryphes, il affirme que le corps théophore, réceptacle de Dieu, illuminé par la lumière divine fut confié pour un peu de temps à la terre et élevé au ciel en gloire avec l’âme agréable à Dieu (Encomion ).

 

Les arguments reposent globalement sur le privilège de la maternité divine et sur la sainteté de la Mère de Dieu. Les Pères et les homélistes byzantins, Saint Germain de Constantinople, Saint André de Crête, vont dans le même sens.

 

Au 8e siècle, Saint Jean Damascène demande avec lyrisme comment la corruption oserait s’en prendre au corps qui a contenu le Christ qui est vie et vérité !

 

Le contenu des homélies et l’oeuvre des hymnographes, véritables approfondissements théologiques sur la base des récits apocryphes, vont rentrer dans la liturgie byzantine et faire partie de la Tradition ecclésiale.

 

Dans la liturgie de la Dormition, quelques textes affirment explicitement la résurrection de Marie, corps et âme : Vierge pure, ton sépulcre témoigne en même temps de ton ensevelissement et de ton passage corporel vers les cieux (matines du 14 août, avant-fête ; tropaire de Saint Théophane Graptos).

 

Le kondakion en donne nettement le sens théologique : Tombeau et mort furent impuissants à retenir la Mère de Dieu, toujours vigilante dans son intercession [...] car elle est la Mère de la Vie et il l’a transférée à la Vie, Celui qui habita son sein toujours virginal (de Saint Cosmas de Maïouma ; fête du 15 août).

 

Les icônes de la fête

Les icônes de la fête sont en accord également avec les récits anciens : on y voit le corps de Marie sur un lit entouré par les apôtres, les saints et les anges figurant l’Eglise du ciel et de la terre. Le Christ est debout et tient dans sa main une petite forme humaine, "l’âme toute lumineuse de sa mère" (Vêpres de la Dormition).

 

Parfois, dans la partie supérieure de l’icône, la présence de la Mère de Dieu dans une mandorle soutenue par deux anges signale sa montée corporelle. Si Marie a porté la vie, c’est du fait de sa maternité divine, de sa virginité et de sa parfaite sainteté. Dans sa conception par le Saint Esprit, le Christ met en contact le divin et le créé ; il apporte en sa personne la vie divine, la vie eschatologique.


Conclusion

Par sa passion, sa mort et sa Résurrection, Jésus nous sauve et Marie est la première sauvée. Passant par la mort, elle suit les lois de la nature déchue et ressuscite par la puissance de son Fils. La portée de l’Incarnation et du Salut apparait ainsi déjà dans la fin de la vie terrestre de la Vierge qui, dans son humanité glorifiée, anticipe la résurrection générale des morts et manifeste en sa personne la vie du siècle à venir, celle de l’Eglise eschatologique, du Royaume des cieux, qui est à la fois déjà advenu dans le monde, mais non encore pleinement manifesté.

 

La vie divine en Christ (Jn 14, 6) vient du Saint Esprit, qui remplit l’Eglise de sa présence sanctifiante depuis la Pentecôte, rendant les chrétiens participants à la nature divine (2 P 1, 4).

 

La Toute Sainte, première créature humaine divinisée par la grâce du Saint Esprit, selon l’expression patristique du salut, devient elle-même source de vie, dans son intercession auprès de Dieu pour les humains ou dans ses apparitions, ses guérisons et ses icônes miraculeuses.

 

La foi en la résurrection de Marie ne fait pas l’objet d’un dogme de la part de l’Eglise orthodoxe, car elle n’a jamais été mise en cause dans l’histoire (mais l’Eglise garde plutôt pour le Christ l’appellation "Résurrection", Anastasis).

 

Fondée sur des raisons théologiques, la croyance en la dormition et la montée au ciel de Marie corps et âme fait partie de la Tradition ecclésiale et s’exprime essentiellement dans la liturgie et la prière.

 


Bibliographie

- Le Synaxaire, vies des saints de l’Eglise Orthodoxe. Adaptation française du Hiéromoine Macaire de Simonos-Petra, Thessalonique, 1996, t. 5, p.418-423.

- Ménées d’août, Rome, Diaconie apostolique, 1981, p. 141-166.

- E. Cothenet, Marie dans les apocryphes, Maria, tome VI, 1961, p. 117-156.

- Saint Jean Damascène, Homélies sur la Nativité et la Dormition, Sources Chrétiennes 80, Paris, 1961.

- A. Kniazeff, La Mère de Dieu dans l’Eglise Orthodoxe, Paris, 1990 La Dormition de Marie dans l’Eglise orthodoxe", Cahiers marials n° 88, 1973, p.145-156.

- V. Lossky, La Dormition de la Mère de Dieu, Vie spirituelle n° 677, 1987, p. 631-633.

- S. C. Mimouni, Dormition et Assomption de Marie, Paris,1995.


Françoise Jeanlin,

Institut de Théologie Orthodoxe Saint-Serge