Ambrogio Lorenzetti, l’Annonciation (1344, Sienne)L'Incarnation selon sainte Catherine de SienneApprofondir : L'Annonciation (Ecriture et tradition)

Ambrogio Lorenzetti, l’Annonciation (1344, Sienne)

 

Les personnages

Les personnages correspondent au récit de Lc 1, 26-38.

 

L'ange Gabriel porte une palme et une couronne d'olivier.

La couronne d'olivier : ceci peut évoquer la paix (la colombe de Noé apporta un rameau d'olivier) et surtout la douceur, la miséricorde, l'huile qui est un remède : l'Incarnation est en effet un remède, une miséricorde : Dieu se rend présent et se réconcilie l'humanité.

La palme est un symbole riche en potentialités, que nous détaillons ci-dessous.

On voit s'inscrire horizontalement les paroles de l'ange.

 

La Vierge Marie est profondément recueillie.

- Elle est assise sur un trône. En effet, elle devient la mère du roi qui règnera pour toujours, on dit aussi qu'elle est le trône de la Sagesse : Jésus étant la Sagesse.

- Elle porte une boucle d'oreille. C'est le propre des femmes juives.  Dans le milieu chrétien en Italie du centre et du Nord, la boucle d'oreille est pratiquement inconnue depuis le X° siècle, mais les femmes juives la porte souvent et le 4° concile de Latran tenta d'en faire un signe distinctif.

 

Entre l'ange et Marie, il ne s'agit pas d'une simple conversation, mais d'un mystère.

- La première salutation de l'ange "Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi" est inscrite dans l'auréole de Marie.

- Le début de sa dernière salutation est inscrit en lettre d'or sur le fond d'or et correspond à la parole : "rien n'est impossible à Dieu". Il est inscrit horizontalement et croise la colonne en formant une croix.

- La réponse de la Vierge, écrite de droite en gauche et la tête en bas, est orientée vers le Christ peint sur le cadre. "Je suis la servante du Seigneur, qu'il m'advienne selon ta parole". Cette réponse semble la voie d'accès à la colombe blanche qui descend vers la Vierge, colombe qui symbolise l'Esprit Saint -logiquement, puisque c'est cette réponse de Marie qui permet l'Incarnation.

 

L'architecture va souligner ce mystère.

 

L'architecture et le fond d'or

 

Ce tableau est la première peinture européenne « en perspective » :

Cette perspective se lit surtout sur le pavement : les lignes perpendiculaires au plan de base convergent en un point (le point de fuite) et les éléments sont proportionnellement plus petits à mesure qu'ils s'approchent de ce point.

C'est quasiment une représentation mathématique de l'espace.

La Vierge Marie et l'ange Gabriel se situent sur le pavement : ils sont dans le monde visible, ils  sont dans notre monde matériel.

 

Le peintre a fait volontairement une exception à la représentation en perspective :

Le fond d'or est, dans la partie basse comme un mur devant lequel sont les personnages, mais dans la partie haute, il est comme le fond d'une icône byzantine.

 

La salutation de l'ange est gravée dans le fond d'or.

 

Les personnages sont à la fois sur le plan humain rationnel où joue la perspective, et sur le fond d'or du monde divin, au delà de l'espace du temps.

 

Au centre du tableau, la colonne appartient au fond d'or dans la partie haute puis devient opaque dans la partie basse régie par la perspective.

Cette colonne fait le lien entre le fond d'or, symbole de l'éternité, du ciel, de la vie divine, et la partie régie par la perspective, c'est-à-dire le monde visible, à un moment de l'histoire, un grand moment, la « plénitude des temps » (Ga 4, 4).

Autrement dit, cette colonne représente Dieu fait homme, le grand mystère de l'Incarnation.

 

Par ce fond d'or et la colonne, le peintre représente la venue du divin (infini), dans l'humain (fini).

 

L'arcade :

La forme de l'arcade symbolise les tables de la Loi. Le message est le suivant :

Celui qui s'incarne en Marie est Dieu, le Législateur.

Jésus va rendre l'humanité capable de vivre la loi de Dieu, il va en donner la grâce, et les chrétiens ne vivent plus sous la loi mais par la foi, par la grâce. L'homme n'est plus seul pour déchiffrer la loi de Dieu, l'interpréter de son mieux pour s'orienter sur la mer agitée de ce monde : en Jésus Dieu montre la voie, éclaire l'intelligence, et guide l'homme vers le but.


Le livre sur les genous de Marie :

Ce livre ne signifie pas que Marie soit une intellectuelle plus qu'une manuelle...

Ce livre est une allusion au Christ, qui est le "Verbe", la Parole de Dieu.

Sainte Catherine de Sienne aimait dire :

 

« [O Marie, mon doux amour] en toi le Verbe est écrit, lui par qui nous avons la doctrine de la vie : tu es la Table qui nous donnes cette doctrine »

Ste Catherine de Sienne, Oraison O XI, [126- 128]

 

La croix

Sur le fond doré, la ligne horizontale des paroles de l'ange croise la colonne, et cela forme une croix.

 

La palme

 

La palme, symbole de victoire :

La palme évoque la victoire en 1 Mac 13,37 et 2 Mac 14,4. Et, dans l'antiquité, la branche de palmier est offerte au vainqueur comme emblème de sa victoire, et elle est portée triomphalement. La littérature judéo-chrétienne avait repris ce symbole comme trophée de victoire. Dans le Pasteur d'Hermas (Similitude 8,2) les justes sont couronnés de palmes.

 

L'Annonciation suggère une victoire difficile : l'ange dit à Marie « Le Seigneur est avec toi » et « Sois sans crainte » (Lc 1, 28. 30), comme pour Gédéon (Jg 6,12). Une telle salutation vise à l'encourager avant de recevoir une mission difficile où le Seigneur l'assistera et lui donnera la victoire.

 

La palme évoque aussi la vie du monde à venir :

"De même que le palmier ne projette son ombre qu'à une certaine distance, de même le juste ne reçoit sa récompense qu'après un certain temps, souvent même il ne la reçoit que dans le monde à venir" (Midrash Nombres Rabbah 3,1)

 

Cette perspective du monde à venir est présente à l'Annonciation : l'enfant annoncé sera roi, et "son règne n'aura pas de fin" (Lc 1, 33).

 

L'élan du palmier évoque l'élan de charité :

Le palmier est aussi considéré comme un symbole de la Vierge Marie en raison de ce passage du Cantique des Cantiques : « Dans ton élan, tu ressembles au palmier, tes seins en sont les grappes. » (Ct 7,8)

L'application du Ct 7,8 convient bien aussi à Marie qui est en effet pleine d'élan dans sa foi et sa charité, et qui de ses seins va nourrir l'enfant Jésus.

 


Sources :

Daniel ARASSE, L'Annonciation italienne, Edition Hazan, Paris 1999, p. 34-38 et p. 72-77

Lucia IMPELLUSO, La nature et ses symboles, Editions Hazan, Paris 2004, p. 25

 

I. De la POTTERIE, Marie dans le mystère de l'Alliance, Desclée, Paris, 1985, p. 43-45


Synthèse : F. Breynaert

 

L'Incarnation selon sainte Catherine de Sienne