La grande légende (Povestea) - Roumanie

La grande légende (Povestea) - Roumanie

Le christianisme roumain est bien antérieur à la conversion des Slaves, il date de l'Empire romain et de l'âge patristique. Il s'agissait alors d'une région marginale de l'empire romain, une région paysanne restée un peu à l'écart de la culture classique et qui fut très lentement évangélisée par des évêques en grande majorité latins[1].

 

La grande légende, ou « histoire de la Mère de Dieu » est d'abord une tradition orale ; elle  comporte de nombreuses variantes.

 

Trame du récit :

Sainte Marie est dans une grande Eglise et elle cherche son Fils, dans son livre, puis dans tous les livres, puis elle se lève et parcourt un long chemin. Le long du chemin, elle rencontre les saints, elle rencontre le charpentier qui a fabriqué la croix et le ferronnier qui a fabriqué les clous de la crucifixion, sa marche est une longue lamentation, une longue quête, elle lave son blanc visage dans l'eau, et finalement, elle rencontre le Fils crucifié et ressuscité, et, selon les variantes, c'est la Vierge qui rit, ou c'est le Christ ressuscité qui rit. [2]

 

Au cours de ce cheminement, un événement curieux mérite explication. La Vierge Marie rencontre une grenouille...

 

La rencontre avec la grenouille. Sainte Marie et Déméter ?

Trame du récit : [3]

La grenouille lui demande : « Sainte Mère pourquoi pleures-tu ? »

Et la Vierge explique : « Comment ne pleurerais-je pas ? » et elle évoque la Passion de Jésus.

La grenouille reprend : « Comment, tu pleures pour un fils ? Et moi qui ne pleure pas. J'en ai eu neuf. Et est venue une roue trépidante, et elle me les a tous écrasé d'un seul coup, tous les neuf, sauf un affreux petit crapouillot estropié - ou bien, autre variante, le plus joli petit grenouillot ».

Et la Vierge s'abandonne à un sourire, ou, selon les variantes, est prise d'un rire. Et elle bénit les batraciens.

Puis elle saisit le grenouillot par la patte, le balance contre les portes du ciel, les portes se sont ouvertes, le Seigneur ressuscité a ri. Et la Vierge Marie salut son fils et fils de Dieu.

 

Interprétation :

La grenouille et l'eau grouillante évoque une autre mère : la Terre-Mère, Déméter. L'épisode évoque la quête désolée de Déméter qui recherche sa fille ravie aux enfers. C'est alors qu'une servante, Baubô, fait rire Déméter « par un geste aussi naïf que grossier, évoquant un rite magique sensé exciter la fécondité de la nature »[4].

Ajoutons que depuis le néolithique et l'âge du bronze, les animaux qui vivent dans la terre ou dans la vase sont des attributs symboliques de Déméter (la Grande Mère, ou Terre-Mère, et qui peut revêtir d'autres noms à Babylone, en Chaldée, ou en Grèce.)

 

Continuité et proximité avec le paganisme :

D'une part, la Vierge Marie parle avec la grenouille, en quelque sorte elle parle avec Déméter, elle parle avec les paysans de leur préoccupation : la biosphère !

Il y a là, non sans humour, la vérité chrétienne :  Jésus nous a donné Marie comme mère (Jn 19, 25). La maternité de Marie n'est pas une théologie lointaine, mais une réalité tendre et familière, Marie est présente sur les sentiers des pastoureaux et dans la terre cultivée par les paysans.

 

Passage d'un seuil, évangélisation :

D'autre part, la vie de la grenouille est marquée par la « roue », traduisons : la vie paysanne est marquée par la roue des saisons, par l'alternance du jour et de la nuit, de la vie de la mort. Un regard païen voudrait que Jésus entre simplement dans le cycle des saisons, de la mort et de la vie. Mais la grande légende évangélise et retourne le paganisme.

Il est raconté que la roue écrase la descendance de la grenouille. Les cycles biologiques sont familiers mais sont aussi écrasants, enfermant dans la mort et cette absurdité qui fait rire.

En lançant le grenouillot vers les portes du ciel, la Vierge Marie (la foi chrétienne) rompt le mouvement cyclique, ce qui écrase l'humanité dans l'absurde.

Avec sainte Marie, ce n'est plus le mouvement cyclique qui écrit l'histoire, c'est ce mouvement rectiligne, la marche vers le ciel, vers la rencontre avec le Ressuscité.

Le rire de la Vierge ou le rire du Christ ressuscité évoque le rire de Sarah, épouse d'Abraham, femme stérile surprise devant l'irruption de la vie ; le rire évoque aussi l'étymologie du fils de Sarah, Isaac.

 

Un autre épisode symbolise ce passage de seuil : c'est le moment où la Vierge va se laver le visage, à la fontaine ou au Jourdain.

Selon la grenouille, la Vierge se lave dans l'eau belle et jolie, c'est le registre naturiste, le seuil registre dont puisse parler la déesse Déméter.

Selon sainte Marie Madeleine, la Vierge se lave dans l'eau du Jourdain.

L'eau du Jourdain évoque le seuil de la foi franchi par les Hébreux lorsqu'ils quittèrent les mythes égyptiens et les mythes cananéens, ils ont refusé de capter magiquement les forces cosmiques, et ils ont choisi une relation d'Alliance et de confiance, recevant tout de Dieu : l'eau du rocher et la manne puis les récoltes et les vendanges. L'eau du Jourdain évoque aussi le baptême du Christ, et la foi chrétienne.

 

Conclusion :

Au nord du Danube, les populations lentement évangélisées dépassent peu à peu du mythe de Déméter la Terre-Mère, avec ses pratiques magiques (cf. le geste de Baubô), son occultisme (la fille de Déméter est prise aux enfers), et embrassent peu à peu la foi chrétienne, avec le Christ crucifié et Ressuscité. La conversation avec la grenouille (Déméter) et l'épisode de l'eau marquent une lente transition.

Le long cheminement de sainte Marie évoque le vécu d'un peuple de pâtres, la littérature classique (la quête du Graal), l'Exode biblique et la traversée du Désert, la course de la bien-aimée du Cantique des Cantiques, le Chemin de Croix...

Ainsi, la grande légende (ou Povestea) est pour ce peuple « une sorte de Petit Office de la Sainte Vierge, oral et rustique ». [5]

 


[1] Cf. « La Vierge dans la Littérature populaire roumaine » par Frédéric Tailliez, s.j. (professeur à l'Institut Pontifical Oriental), dans Hubert du Manoir, Maria, tome 2, Beauchêne, Paris 1952, p. 276-277

[2] MARIAN, Legendele Maiccii Domnului, Bucareste, 1904. Cf. « La Vierge dans la Littérature populaire roumaine » par Frédéric Tailliez, s.j. (professeur à l'Institut Pontifical Oriental), dans Hubert du Manoir, Maria, tome 2, Beauchêne, Paris 1952, p. 291-299

[3] MARIAN, Legendele Maiccii Domnului, Bucareste, 1904. Cf. « La Vierge dans la Littérature populaire roumaine » Ibid.,  p. 291-299

[4] « La Vierge dans la Littérature populaire roumaine » ibid.,  p. 298

[5] Cf. « La Vierge dans la Littérature populaire roumaine » Ibid., p. 310

 

Françoise Breynaert