Les mains de la Vierge (Bernanos)

Les mains de la Vierge (Bernanos)

Un jeune curé est récemment arrivé à Ambricourt. Il dérange par sa simplicité qui fait tomber les masques. Les puissants du canton font le projet de demander sa mutation. Or, ce jeune curé souffre de l'estomac, il ne se nourrit que de vin chaud très sucré où il trempe un pain très rassis, il défaille de fatigue. La Vierge Marie lui apparaît ; il regarde ses mains :

 

« ... La créature sublime dont les mains ont détendu la foudre, ses mains pleines de grâces... Je regardais ses mains. Tantôt je les voyais, tantôt je ne les voyais plus, et comme ma douleur devenait excessive, que je me sentais glisser de nouveau, j'ai pris l'une d'elles dans la mienne. C'était une main d'enfant, d'enfant pauvre, déjà usée par le travail, les lessives. »[1]

 

Ce mains de la Vierge Marie, « déjà usées par le travail, les lessives », semblent illustrer ce que disait le curé de Torcy :

 

« On le pense, on n'ose pas le dire. Notre-Seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu'on ne le fera plus descendre de son piédestal. Il lui a donné un ancêtre - et quel ancêtre ! Un nom - et quel nom ! »[2]

 

Ces mains de la Vierge Marie, « déjà usées par le travail, les lessives » semblent répondre aux paroles du docteur Delbende, un homme qui aimait la chasse et qui perdit sa clientèle pour s'être trop souvent présenté les mains sales, il n'avait plus qu'une clientèle de gueux qui le payaient d'un panier de pommes. Il s'était écrié :

 

« Je veux bien que la charge revienne à de vieilles bêtes comme moi de les vêtir, de les soigner, de les torcher. Je ne vous pardonne pas, puisque vous en avez la charge, de nous les livrer si sales. Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l'avez trahi, votre Christ ! Je ne sors pas de là. Bon Dieu de bon Dieu ! Vous disposez de tout ce qu'il faut pour humilier le riche, le mettre au pas. Le riche a soif d'égards, et plus il est riche, plus il a soif. Quand vous n'auriez eu que le courage de les foutre au dernier rang, près du bénitier ou même sur le parvis, pourquoi pas ? ça les aurait fait réfléchir. Ils auraient tous louché vers le banc des pauvres, je le connais. [...] C'est l'injuste humiliation du pauvre qui fait les misérables »[3]

 

Ces mains de la Vierge Marie semblent vouloir tenir la main de la maîtresse de Dufréty, un prêtre défroqué chez qui le curé d'Ambricourt va mourir d'un cancer de l'estomac, après son unique consultation médicale, à Lille.

Cette femme était fille de salle au sanatorium où Dufréty, tuberculeux, avait été soigné. Concubine, son oncle l'avait déshéritée ; elle aurait bien fait un mariage, mais elle y avait renoncé, au cas où Dufréty veuille revenir à son premier engagement. Elle espérait simplement que Dufréty veuille bien abandonner l'idée de lui apprendre le latin le soir jusqu'à minuit, car elle avait besoin de « son compte » de sommeil. Elle avait, elle aussi, la tuberculose, et pour gagner le pain quotidien, elle faisait des ménages.

Elle est « si petite qu'on la prendrait volontiers pour une de ses fillettes qu'on voit dans les corons et auxquelles il est difficile de donner un âge »[4], et pourrait-on ajouter, avec des mains déjà usées « par le travail, les lessives », comme la Vierge Marie apparue au jeune prêtre avec « une main d'enfant, d'enfant pauvre », une main qui saurait tenir dignement la main d'une autre enfant pauvre.

 

Evidemment, la question sociale ne se réduit pas à une question d'égards, tout le reste demeurant inchangé. Mais le reste peut-il demeurer inchangé à partir du moment où l'on se pénètre de la dignité du pauvre ?

C'est pourquoi le curé d'Ambricourt disait :

« Que serais-je par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservation sociale, c'est-à-dire, en somme, de leur conservation ? »[5]

 


[1] Georges BERNANOS, Journal d'un curé de campagne (Plon 1936), éditions « Le livre de poche », Paris, 1966, p. 186

[2] Ibid., p. 46

[3] Ibid., p. 75-76

[4] Ibid., p. 242

[5] Ibid., p. 39


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Françoise Breynaert