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L’injustice : ne jamais la regarder sans prier (Bernanos)

La spiritualité de Bernanos s'interprète dans la perspective générale de cet auteur qui dénonça la montée des fascismes, critiqua l'écrasement de la république espagnole par les franquistes, déplora la défaite française de 1940 et encouragea la résistance au point d'être invité par De Gaule au gouvernement (offre qu'il déclina).

 

Dans son roman "Journal d'un curé de campagne", Bernanos montre l'injustice sociale aussi bien que l'inavouable injustice familiale. Ses héros contribuent à la réduire, sans prétendre l'exterminer. Et, plus profondément, apparaît l'importance qu'il y a de ne pas y laisser dévorer son âme. La sainte Vierge a la juste attitude du cœur.

 

Le pape Léon XIII avait publié son encyclique Rerum novarum. Le curé de Torcy commente cet événement à son jeune confrère d'Ambricourt :

 

« Quel enthousiasme ! J'étais, pour lors, curé de Norenfontes, en plein pays de mines. Cette idée simple que le travail n'est pas une marchandise, soumise à l'offre de la loi et de la demande, qu'on ne peut spéculer sur les salaires, sur la vie des hommes, comme sur le blé, le sucre ou le café, ça bouleversait les consciences, crois-tu ? »[1]

 

Il lui raconte combien il a connu une ardente soif de justice, combien la pitié pour les victimes d'injustice a été en lui une passion violente. « A ce moment là, j'ai compris Luther ». Mais il ajoute cette remarque « Même juste en principe, sa colère l'avait empoisonné petit à petit : elle était tournée en mauvaise graisse, voilà tout. »[2]

 

Le curé de Torcy priait, même si cela était difficile, même si de dire le chapelet lui coûtait de grosses gouttes de sueur. Est suggéré ici la longue lutte du vieux prêtre pour canaliser la violence que génèrent sa pitié et son sens de la justice.

Et il lui donne ce conseil :

 

« Tu ne sais pas ce que c'est que l'injustice, tu le sauras. Tu appartiens à cette race d'hommes que l'injustice flaire de loin, qu'elle guette patiemment jusqu'au jour... Il ne faut pas que tu te laisses dévorer.

Surtout ne va pas croire que tu la ferais reculer en la fixant dans les yeux, comme un dompteur ! Tu n'échapperais pas à sa fascination, à son vertige.

Ne la regarde que juste ce qu'il faut, et ne la regarde jamais sans prier. »[3]

 

Chantal est une enfant qui chérissait son père, et elle découvre un jour qu'il est adultère avec l'institutrice. Elle se met à les détester. Engluée dans sa haine, elle pense à se suicider. Le curé de Torcy aurait dit qu'elle est prise dans le « vertige » que donne « la fascination de l'injustice ». Le jeune curé d'Ambricourt a vu le danger et lui parle un langage imagé :

 

« Dans la haine que les pécheurs se portent les uns aux autres,  dans le mépris, ils s'unissent, ils s'embrassent, ils s'agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus qu'un jour, aux yeux de l'Eternel, que ce lac de boue toujours gluant sur quoi passe et repasse vainement l'immense marée de l'amour divin [...] »[4]

 

Nous pouvons maintenant mesurer la grandeur de Notre Dame des douleurs, atteinte d'une tristesse que le jeune curé d'Ambricourt décrit :

 

« C'était une tristesse que je ne connaissais pas, à laquelle je ne pouvais avoir nulle part, si proche de mon cœur, de mon misérable cœur d'homme, et néanmoins inaccessible. Il n'est pas de tristesse humaine sans amertume, et celle-là n'était que suavité, sans révolte, et celle-là n'était qu'acceptation. Elle faisait penser à je ne sais quelle grande nuit douce, infinie. Notre tristesse, enfin, naît de l'expérience de nos misères, expériences toujours impure, et celle-là était innocente. »[5]

 


[1] Georges BERNANOS, Journal d'un curé de campagne (Plon 1936), éditions « Le livre de poche », Paris, 1966, p. 54

[2] Ibid.,  p. 55

[3] Ibid., p. 56

[4] Ibid., p. 122

[5] Ibid., p. 186


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Françoise Breynaert